La mort, tout un art

Un visage flottant parmi les fleurs, deux femmes réunies devant une tombe, une enfant qui tend la main et un enterrement devenu scandale artistique.

Depuis des siècles, les peintres donnent une forme à ce qui semble parfois impossible à raconter : l'absence. À l'occasion de la Toussaint et du Jour des morts, THE ARTISTE vous invite à découvrir quatre tableaux du XIXe siècle. Quatre visions très différentes, entre beauté, mémoire, traditions et révolutions artistiques.

Ophélie - La muse et le peintre

John Everett Millais (1829–1896), Ophélie (Ophelia), 1851–1852, huile sur toile, Tate, Londres, n° N01506.

À première vue, tout semble paisible. Une jeune femme flotte dans une rivière, entourée de fleurs, les yeux tournés vers le ciel.

Pourtant, John Everett Millais ne peint pas une scène de repos, mais la mort tragique d'Ophélie, personnage de Hamlet de William Shakespeare.

Derrière cette image devenue emblématique du mouvement préraphaélite se cache une histoire étonnante.

Pour représenter Ophélie, Millais fait poser Elizabeth Siddal, jeune femme qui deviendra elle-même artiste et poétesse. Elle doit rester allongée dans une baignoire remplie d'eau, vêtue d'une robe ancienne. Des lampes à huile, placées sous la baignoire, permettent de maintenir l'eau chaude.

Mais un jour, les lampes s'éteignent. Absorbé par son travail, le peintre ne s'en aperçoit pas. Elizabeth reste dans l'eau froide et tombe malade. Son père réclame alors à Millais le remboursement des frais médicaux.

La jeune femme n'est donc pas morte pendant les séances de pose, contrairement à certaines versions romancées de l'histoire. Cette anecdote révèle néanmoins les conditions parfois éprouvantes dans lesquelles naissaient les chefs-d'œuvre.

Et les fleurs ? Elles ne sont pas de simples ornements. Millais accorde à la végétation une précision extraordinaire, transformant le paysage en un univers où la beauté côtoie la disparition.

Sous l'apparente douceur du tableau, la mort est partout. Mais la nature, elle, continue de vivre.

 

Le Jour des morts - Une couronne de fleurs pour celui qui manque

William-Adolphe Bouguereau (1825–1905), Le Jour des morts, 1859, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Bordeaux, n° Bx E 518.

Deux femmes vêtues de noir se recueillent devant une croix. L'une soutient l'autre ; une couronne de fleurs vient d'être déposée sur la tombe.

En 1859, William Bouguereau choisit de représenter une douleur silencieuse : celle d'une mère et de sa fille pleurant la disparition de leur époux et père.

Ce qui frappe dans cette composition, c'est l'absence de gestes spectaculaires. Le peintre ne cherche pas à montrer des larmes abondantes ou un désespoir théâtral. Tout passe par la proximité des corps, les vêtements sombres et la couronne d'immortelles, ces fleurs traditionnellement associées au souvenir des défunts.

Habituellement connu pour ses grandes figures mythologiques, Bouguereau s'intéresse ici à une scène intime et profondément humaine.

Présentée au Salon de 1859, l'œuvre attire l'attention de critiques contemporains, notamment pour la modernité de son sujet et sa manière de représenter la douleur.

Ce tableau nous rappelle que les fleurs déposées sur une sépulture ne sont pas seulement une tradition : elles constituent aussi un geste adressé à celui ou celle qui n'est plus là.

 

La Toussaint - Ce petit geste que personne ne remarque

Émile Friant (1863–1932), La Toussaint, 1888, huile sur toile, propriété de l'État, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Nancy, n° 1399 (RF 621).

Regardez bien cette scène peinte par Émile Friant en 1888.

Une famille endeuillée avance près d'un cimetière. Les vêtements noirs, les bouquets de fleurs et les couronnes rappellent les visites traditionnelles aux tombes.

Pourtant, le véritable centre de l'histoire n'est peut-être pas là où l'on regarde d'abord.

Au milieu de la scène, une petite fille tend la main vers une personne âgée assise contre un mur.

Ce geste minuscule introduit une autre dimension dans la représentation du deuil : la rencontre entre des personnes de conditions sociales différentes.

Émile Friant, peintre attentif à la vie quotidienne et aux expressions humaines, ne représente pas seulement une coutume religieuse. Il montre aussi une société, ses contrastes, ses vêtements, ses attitudes et ses relations.

La composition oppose le mouvement du cortège à l'immobilité de la personne assise. Les fleurs, symboles du souvenir, côtoient ainsi un geste qui peut être lu comme une marque de compassion.

Au fond, cette petite fille ne nous rappelle-t-elle pas que se souvenir des morts peut aussi nous inviter à regarder les vivants ?

 

Un enterrement à Ornans - Le tableau qui a osé rendre les anonymes monumentaux

Gustave Courbet (1819–1877), Un enterrement à Ornans, 1849–1850, huile sur toile, musée d'Orsay, Paris, n° RF 32

Imaginez une peinture de près de sept mètres de large consacrée non pas à un roi, à une bataille ou à un héros antique, mais à un simple enterrement dans une petite ville de Franche-Comté.

C'est précisément ce que réalise Gustave Courbet entre 1849 et 1850.

Sur cette toile immense, des habitants d'Ornans se réunissent autour d'une fosse. Le peintre représente des figures locales, dont plusieurs membres de son entourage, sans chercher à les embellir ou à transformer la cérémonie en événement héroïque.

Lorsque le tableau est présenté au Salon de 1850-1851, son format monumental et le traitement réaliste des personnages bousculent les conventions artistiques.

À cette époque, de telles dimensions sont généralement associées aux grands sujets historiques, religieux ou mythologiques. Courbet accorde pourtant cette place à une cérémonie ordinaire.

Le scandale est autant artistique que social : pourquoi des habitants de province auraient-ils droit à la grandeur d'un tableau d'histoire ?

Courbet apporte sa réponse par la peinture. La vie quotidienne, les gens ordinaires et leurs cérémonies méritent eux aussi d'entrer dans l'histoire de l'art.

Quand la peinture devient mémoire

De l'Ophélie de Millais aux habitants d'Ornans peints par Courbet, ces quatre œuvres ne racontent pas toutes la Toussaint au sens religieux du terme. Elles interrogent cependant un même sujet : la manière dont les êtres humains représentent la disparition et entretiennent le souvenir.

Une fleur, une main tendue, une robe noire, un rassemblement autour d'une tombe : autant de détails que les artistes transforment en images durables.

À l'heure où les traditions évoluent et où nos souvenirs prennent aussi une forme numérique, ces peintures nous invitent à regarder autrement les gestes transmis de génération en génération.

Et vous, existe-t-il un tableau, une image ou un objet qui vous rappelle une personne disparue ?

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Quand la rue entre dans les tableaux : petite histoire de l'art de manifester